Un article d’Anaïs Bourgeois, professeur de philosophie, paru dans la revue Alternatives végétariennes n°127 (printemps 2017).

Avant de trouver cela normal, nécessaire et même d’y prendre goût, certains enfants n’ont-ils pas mangé de la viande contre leur gré ? C’est ce que relate la juriste et essayiste Marcela Iacub dans Confessions d’une mangeuse de viande (Éditions Fayard, 2011, p. 18) : « Quand j’étais enfant, je n’avais pas, pourtant, une inclination particulière pour la viande (…) Mais ma mère ne m’avait pas laissé d’alternative, car manger de la viande était nécessaire. Si je refusais de finir le contenu de mon assiette, je ne pouvais pas me lever de table. Je prenais la viande comme une sorte de médicament et comme une punition. Je devais avoir environ douze ans quand cette contrainte est devenue pour moi un plaisir, une passion, une véritable compulsion ».

Cette pression exercée sur l’enfant pour qu’il soit en bonne santé repose sur la croyance erronée en l’origine nécessairement carnée des protéines. Cette volonté de protection des enfants, fonction primordiale de l’éducation, est justement commune à tous les parents, végétariens ou omnivores. Les parents végétariens ont également à cœur de préserver la santé de leurs enfants en leur évitant les risques dus à une surconsommation de viande mais aussi de prendre soin de leur bien-être psychologique, comme le souligne l’auteure du blog Maman végane : « En élevant mon enfant de manière végane, je le protège d’une chose : de la dissonance cognitive que ressentent un jour tous ces enfants qui aiment les animaux et qui pourtant les mangent[1] ». Les parents qui fournissent une alimentation végétale équilibrée à leurs enfants ne peuvent donc pas être considérés comme des parents indignes et encore moins comme des criminels à mettre en prison comme le proposait la députée italienne Elvira Savino en 2016 !

La réticence des enfants à manger de la viande résulte souvent de leur empathie spontanée pour les animaux (voir vidéo), ou encore d’une rencontre avec un animal. Marcela Iacub décrit son émerveillement pour un dindon qu’elle a pu fréquenter pendant une dizaine de jours ainsi que sa tristesse car ses « parents n’hésitèrent pas pour autant à le tuer pour le Nouvel An ». Elle rapporte : « Mes frères et moi, nous avons refusé de le manger et nous avons même quitté la table en pleurant lorsque nous vîmes la bête présentée dans un énorme plat » (op. cit., p. 34). En fin de compte, les parents qui élèvent leurs enfants dans le végétarisme ne se montrent-ils pas davantage à leur écoute et respectueux de leurs sentiments ?

L’éducation, entre contrainte et liberté

Il est vrai qu’il n’y a pas toujours besoin de forcer les enfants à manger de la viande tant l’idéologie du carnisme semble se transmettre et s’imposer le plus souvent comme une évidence. Éduquer ne doit-il pas également permettre à l’enfant de développer son esprit critique ? Dès lors, le végétarisme, en refusant de se soumettre par conformisme à la norme dominante, pourrait être vu comme une occasion féconde de se poser une question essentielle : ces choix que nous faisons pour nos enfants sont-ils réellement NOS choix ? Les enfants qui mangent de la viande n’héritent-ils pas de la pratique de leurs parents, elle-même conditionnée par le carnisme ?

Tous les jours, le parent doit effectuer des choix, qu’il estime bons pour ses enfants, en attendant qu’ils soient capables de prendre leurs décisions par eux-mêmes. N’est-ce pas d’ailleurs le paradoxe de toute éducation, tel qu’il est formulé par Kant dans ses Leçons de pédagogie : « Un des grands problèmes de l’éducation est de concilier sous une contrainte légitime la soumission avec la faculté de se servir de la liberté. Car la contrainte est nécessaire ! Mais comment cultiver la liberté par la contrainte ? » De nombreux choix sont considérés comme légitimes et nécessaires (l’heure du coucher par exemple) ou alors ne font pas l’objet de controverse (la destination pour les vacances par exemple), contrairement au choix du végétarisme, souvent accusé de priver l’enfant de sa liberté de choix. Pourtant, si la règle du végétarisme est expliquée aux enfants, celle-ci ne sera pas vécue seulement comme une norme imposée de l’extérieur mais comme une étape préparatoire à l’usage effectif de leur liberté de choix, comme l’explique Monica, auteur du blog Veggie Moni : « Comment pourront-ils faire leur choix ? Simplement parce qu’ils connaîtront la vérité. Bien évidemment, je ne vais pas leur faire regarder le film Earthlings à 5 ans, mais ils sauront, avec des mots adaptés à leur âge, comment les animaux sont élevés, pour quelle raison, ce qu’est le spécisme… Je ne veux pas leur cacher la vérité, tout simplement.[2] ». C’est à cette condition que les enfants ne sont pas réduits au statut de « végétarien passif », selon le terme de Joël Lequesne (voir encadré ci-dessous) où l’on exigerait uniquement d’eux qu’ils se plient aux normes parentales. En termes kantiens, il s’agit de favoriser le passage de l’hétéronomie (le fait d’être soumis à des règles) à l’autonomie (choisir ses propres règles tenues pour légitimes). Le végétarisme est donc « imposé » de façon temporaire, bienveillante et rationnelle pour permettre à l’enfant de faire plus tard ses propres choix. Libre à l’enfant de décider par la suite s’il reprend le végétarisme à son compte.

Vers une société plus empathique grâce à l’éducation ?

Devenus adultes, ces enfants ne pourraient-ils pas d’ailleurs éprouver de la reconnaissance vis-à-vis de leurs parents qui leur ont transmis des valeurs altruistes et ont favorisé leur développement moral ? C’est ce qu’exprime le prince saoudien Khaled bin Alwaleed qui œuvre au développement du véganisme dans son pays : « Je ne pourrai pas remercier assez ma mère pour ce qu’elle a fait –  en ce qui concerne l’éducation qu’elle m’a donné, les valeurs qu’elle m’a inculquées, qui me viennent vraiment d’elle. Elle est très ouverte, généreuse avec les gens, elle va vers les gens, c’est vraiment d’elle que je tiens ma personnalité[3]. » Une éducation ayant le souci de l’autre, loin d’être une privation, constitue au contraire une véritable chance pour l’enfant d’enrichir son rapport à tous les êtres sensibles. Raison pour laquelle il pourrait être crucial d’enseigner l’empathie à l’école, ce qu’une quinzaine de personnalités et d’experts ont proposé dans une tribune parue dans Libération le 20 février dernier[4], dans la lignée de ce que Rousseau préconisait déjà : « Pour devenir sensible et pitoyable, il faut que l’enfant sache qu’il y a des êtres semblables à lui qui souffrent ce qu’il a déjà souffert, qui sentent les douleurs qu’il a senties, et d’autres dont il doit avoir l’idée comme pouvant les sentir aussi » (Émile ou de l’Éducation).

Finalement, l’enjeu de l’éducation est social et politique, puisque l’éducation construit le type de société dans lequel nous vivons. La question éducative s’élargit donc et nous force à nous demander dans quelle société nous voulons vivre : une société qui exploite les animaux ou une société qui encourage la bienveillance en prenant en considération les intérêts de tous les êtres sensibles ? Si, comme l’affirme Matthieu Ricard « nous devons favoriser une évolution des cultures » et si « l’évolution culturelle s’applique également aux valeurs morales » (dans l’article « Une prise de conscience progressive », in Révolutions animales, p. 384), alors l’éducation n’est-elle pas le meilleur moyen d’œuvrer à une société plus juste ?

Notes
[1] www.mamanvegane.fr/2016/05/07/pourquoi-j-impose-le-véganisme-à-mon-enfant.
[2] Veggie Moni, « Imposer son choix alimentaire à ses enfants ? », 15 décembre 2015, http://veggiemoni.fr/imposer-choix-enfants.
[3] « Devenu vegan, le prince saoudien Khaled bin Alwaleed est en train de métamorphoser son pays », www.vegactu.com/actualite/prince-saoudien-arabie-vegan.
[4] « Enseignons à l’école l’empathie pour les animaux », Libération, 20 février. Tribune signée entre autres par Joël Lequesne, Corine Pelluchon, Matthieu Ricard et Martin Gibert. www.liberation.fr/debats/2017/02/20/enseignons-a-l-ecole-l-empathie-pour-les-animaux_1549784.

Le point de vue de Joël Lequesne, psychologue clinicien

« Aussi légitime soit-elle, la tentation d’imposer un régime végétarien à ses enfants peut exposer à quelques déconvenues. Rappelons que pour l’enfant, l’enjeu n’est pas mince puisqu’il s’agit pour lui de modifier non seulement son régime alimentaire mais aussi son statut social, en passant d’une majorité omnivore à une minorité végéta*ienne.

Je ne crois pas souhaitable de vouloir faire d’un enfant un « végétarien passif », dont la mission serait de se mettre en conformité avec des valeurs familiales. Les parents me semblent par contre bien dans leur rôle en proposant un mode de vie végétarien à leurs enfants, ce qui suppose une sensibilisation à la condition animale, et notamment une prise de conscience de tout ce qu’implique la consommation de la chair des animaux. Une éducation positive et respectueuse viserait, à mon sens, à sensibiliser davantage les plus jeunes au monde vivant et sentient et à favoriser l’empathie ; elle tendrait également à se montrer vigilant et critique à l’égard des discriminations encore peu dénoncées comme le spécisme et ses conséquences alimentaires. »

VÉGÉ EN BULLES, la BD de Julien Anscutter

Végés en Bulles - la BD de Julien Anscutter

Pour aller plus loin
En français
– Petit végétarien gourmand, Marie Laforêt et Ludovic Ringot, éd. Alternatives, fév 2013.
– Enceinte et végétarienne, Hélène Defossez, éd. Terre vivante, mai 2016.
– Vivre végane, Gwendoline Yzèbe, éd. Lgf, juin 2016.
En anglais :
« Vegan diets for children aren’t abusive – raising a child to eat meat is actually more extreme », Independant, 16 juillet 2016, http://ind.pn/2adkzmw.
Débat en ligne : « Is it wrong to raise your children vegan? », www.debate.org/opinions/is-it-wrong-to-raise-your-children-vegan.
Pour sensibiliser les enfants
– « Vegatralala, le végétarisme expliqué aux enfants », vidéo par Maman Carotte, www.youtube.com/watch?v=K8AabhCU8_4.
– Veganimo (vidéos, comptines, fiches, jeux, cuisine pour enfants…) : www.veganimo.fr.
– une sélection d’albums sur code-animal.com/docutheque/coin-jeunesse,
– Et dans la revue Alternatives végétariennes, consulter aussi la rubrique Culture végé/Jeunesse.

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