Un article de Christophe Magdelaine et Isabelle Richaud, paru dans la revue Alternatives végétariennes n°127 – printemps 2017.

 

Les émissions de méthane, un puissant gaz à effet de serre, connaissent une accélération depuis quelques années. Si les causes ne sont pas clairement identifiées, l’empreinte de plus en plus pesante de l’élevage dans le monde en est l’hypothèse principale.

Si les concentrations de méthane dans l’atmosphère augmentent doucement depuis plus de 2000 ans, elles ont plus que doublé depuis l’ère industrielle, atteignant 1835 ppb (parties par milliard – soit 1 microgramme par kilogramme) en 2015, contre 730 ppb en 1750. Selon un bilan complet des émissions de méthane réalisé par une équipe de recherche internationale menée par le Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, après une courte période de stabilisation au début des années 2000, les émissions de méthane augmentent depuis 2007 avec « une forte accélération » depuis 2014.
Le méthane (CH4) est le deuxième gaz à effet de serre après le dioxyde de carbone (CO2) contribuant à 20% de l’effet de serre dû aux activités humaines. Bien que ses concentrations dans l’atmosphère soient plus faibles que le CO2, son pouvoir de réchauffement global est bien supérieur (voir encadré).

Les sources de méthane

Comme la plupart des gaz à effet de serre, le méthane est naturellement présent dans l’atmosphère. Les sources naturelles de méthane sont les sols (fonte du pergélisol) et le processus de digestion des micro-organismes présents dans les sols (surtout par les termites), les zones humides et les océans. Selon l’étude, la contribution de ces sources au bilan global, estimée à 40%, est « probablement surestimée » dans les différentes évaluations scientifiques. De plus, un équilibre naturel existe depuis des milliers d’années puisque ces quantités de méthane sont réabsorbées par les processus biologiques et géologiques.

Les émissions anthropiques, c’est-à-dire issues des activités humaines, contribuent à 60% au moins des émissions totales de méthane dans l’atmosphère. Les activités les plus émettrices de méthane sont l’exploitation du charbon, du pétrole et du gaz, le traitement des déchets (solides et liquides) et, surtout, l’agriculture. Parmi les pratiques agricoles, la culture du riz est incriminée, mais c’est surtout l’élevage qui constitue de loin le plus grand émetteur de méthane. En cause, la fermentation entérique, c’est-à-dire les rots et flatulences issus de la digestion des ruminants.

Selon Philippe Bousquet, co-auteur de l’étude et professeur à l’université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines, « il se pourrait que cette hausse résulte d’une augmentation des émissions de méthane liées à l’agriculture ». La croissance démographique galopante couplée à l’occidentalisation des modes de vie conduit irrémédiablement à une très forte augmentation de la consommation de viande et de lait et donc au développement de l’élevage partout dans le monde.

Un gaz peu pris en compte par les scientifiques et les politiques climatiques

Contrairement aux émissions de dioxyde de carbone, issues de sources assez bien définies (centrales thermiques, transport…), le méthane est moins documenté et fait partie d’un cycle plus complexe, avec des sources d’émissions plus diffuses. Conséquence, les émissions de méthane sont relativement peu étudiées et peu prises en compte dans les politiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre, ce qui explique en partie leur forte augmentation quand, depuis deux ans, les émissions de dioxyde de carbone semblent se stabiliser au niveau mondial.

L’accélération constatée des émissions de méthane n’est prise en compte que dans le scénario le plus pessimiste du GIEC (Groupement intergouvernemental sur l’évolution de climat) et risque de compromettre l’objectif de maintenir l’augmentation de la température en dessous de 2°C par rapport au niveau pré-industriel. Elle pourrait pousser les températures au-dessus de 3°C d’augmentation, un niveau catastrophique pour nos sociétés et pour les milieux naturels.
Par conséquent, les auteurs de l’étude estiment qu’il est indispensable de redoubler d’attention pour mieux quantifier puis diminuer les émissions de méthane. Étant donné le fort pouvoir de réchauffement global et la courte durée de vie du méthane dans l’atmosphère, ces efforts apporteraient des bénéfices rapides et complémentaires aux efforts de réduction des émissions de dioxyde de carbone.

 

Un gaz 28 à 84 fois plus puissant que le dioxyde de carbone

Le pouvoir de réchauffement global (PRG) est un indicateur qui vise à mesurer l’effet des différentes substances contribuant à l’accroissement de l’effet de serre global. Il est conventionnellement calculé par rapport au pouvoir de réchauffement du CO2 sur une période de cent ans (le PRG du CO2 est donc égal à 1). Selon ce calcul, le PRG du méthane est de 28. En d’autres termes, 1 kg de CH4 rejeté dans l’atmosphère a le même effet sur un siècle que 28 kg de CO2.

En outre, l’urgence climatique pourrait nous inciter à réaliser ces calculs sur une échelle de temps beaucoup plus courte, disons vingt ans. Les gaz à effet de serre ont des durées de vie moyennes différentes dans l’atmosphère (cent ans pour le CO2, douze ans pour le CH4), c’est pourquoi, en changeant la durée sur laquelle on calcule le PRG, le résultat en sera très différent. Ainsi, sur vingt ans, le méthane n’est pas 28 fois mais 84 fois plus puissant que le dioxyde de carbone !

Selon l’Organisation mondiale pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’élevage est responsable de pas moins de 37 %  des émissions totales de méthanes issues des activités humaines. Il est également responsable de 65 % des émissions de protoxyde d’azote (N2O), un gaz à effet de serre 265 fois plus puissant que le CO2 sur cent ans (et 264 fois sur vingt ans)… Diminuer les émissions dues à l’élevage aurait donc un impact démultiplié sur le climat en comparaison à d’autres sources comme les transports, qui émettent essentiellement du CO2.

Références
– « The Global Methane Budget 2000-2012 », Earth System Science Data, 8, 1-55, 12 décembre 2016.
– « The growing role of methane in anthropogenic climate change », Philippe Bousquet, Marielle Saunois, Environmental Research Letters, 12 décembre 2016.
« Rapid rise in methane emissions in 10 years surprises scientists », Fiona Harvey, www.theguardian.com, 12 décembre 2016.

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