Un article issu du blog The Vegan Strategist de Tobias Leenaert (3 octobre 2016). Traduit de l’anglais par Alain Le Roux-Marini.

 

Notre capacité à changer d’avis est une chose admirable. Bien sûr, cela est parfois trop facile : sous l’emprise de dictateurs, de gourous ou de sirènes du marketing, certains peuvent acheter ce qu’on leur vend, sans pensée critique. Mais pour beaucoup d’autres, changer d’avis est bien plus difficile, surtout quand il s’agit de croyances fortes et profondément ancrées. Celles-ci peuvent être de nature morale (les OGMs, manger de la viande, dépenser beaucoup d’argent pour aller sur d’autres planètes… est-ce bien ou pas ?), ou factuelles (est-ce que manger de la viande, c’est sain ou non ? Y a-t-il de la vie sur d’autres planètes ? etc.)

Je suis très heureux quand certains, après avoir réfléchi à un problème ou à une question, disent soudain qu’ils ont changé d’avis à son sujet et qu’ils en ont maintenant une opinion complètement différente, parfois diamétralement opposée. Dans ce billet, j’ai voulu vous expliquer pourquoi, d’après moi, ceci est en fait rare. J’évoquerai trois problèmes qui se posent quand nous, ou d’autres, changeons d’avis :

  1. changer d’avis sur quelque chose, c’est difficile,
  2. on n’aime pas que les autres nous fassent changer d’avis,
  3. on n’aime pas admettre qu’on a changé d’avis et certainement pas que ce sont les autres qui nous ont fait changer d’avis.

Changer d’avis sur quelque chose, c’est difficile

Et pourquoi ? À la base, on aime bien que les idées et les opinions que nous avons déjà soient confirmées. On veut justifier ce que l’on pense déjà et on n’aime pas tout ce qui contredit nos croyances. C’est pourquoi on est bien plus enclin à remarquer les informations qui confirment nos idées, nos opinions (ce qu’on appelle le biais de confirmation). Autrement dit, si vous croyez à A plutôt qu’à B, vous allez probablement plus rechercher, trouver et croire les choses qui confirment A. Il va sans dire que ce biais de confirmation fait qu’il est plus difficile de vous faire changer d’avis. Faites cette expérience : quelle est la probabilité pour que vous (végétarien.ne ou végane) lisiez (et étudiez avec sérieux) un article intitulé « Trois arguments contre le véganisme » ? Vous direz peut-être que vous ne le lirez pas car, dans le cas du véganisme, il n’y a pas de bons arguments à opposer. Mais j’ai bien peur que cela ne démontre précisément votre biais de confirmation.

Changer d’avis sur le fait que manger des produits animaux, c’est bien ou mal est un vrai défi, parce que c’est un problème qui a des conséquences concrètes, dans la vraie vie (tout ne l’est pas : il se peut que nous ne soyons jamais confrontés à un sujet comme l’avortement, par exemple). Supposez que nous sommes des omnivores, qui en arrivons soudain à la conclusion que manger des animaux, c’est mal (c’est-à-dire qu’on vient de changer d’avis). Soudain, nous nous rendons compte que notre comportement n’est pas en phase avec nos croyances. La tension ainsi créée s’appelle la dissonance cognitive et la théorie de la dissonance cognitive dit que nous essaierons de résoudre cette dissonance (ce n’est pas une expérience agréable). Cela peut être fait de deux façons : 1. nous suivons notre nouvelle croyance et nous adaptons notre comportement (nous devenons végane). Ou 2. nous ne voulons pas devenir végane (on aime la viande), et nous adaptons donc notre croyance pour qu’elle soit compatible avec notre comportement. On dit des choses comme manger des produits animaux, ça n’est pas si mal, les animaux sont élevés pour ça, la viande que je mange provient d’animaux qui n’ont pas souffert, etc. Ceux qui veulent éviter de devenir végane feraient mieux d’ignorer complètement l’information végane. Ils peuvent ainsi éviter de changer d’avis et de comportement. Donc, une autre réponse à la question « pourquoi il est si difficile de changer d’avis ? » est que nous avons souvent un intérêt actif à ne pas le faire.

Permettez-moi de suggérer une solution à cette difficulté : nous devons rendre le changement d’avis plus facile en nous assurant que les conséquences négatives de ce changement seront aussi petites que possible (cf. ma conférence Making Compassion Easier, « Faciliter la compassion »). En d’autres termes, nous devrons apporter de réelles alternatives aux produits animaux, disponibles partout, à des prix compétitifs.

On n’aime pas que les autres nous fassent changer d’avis

Nous aimons tous nous considérer comme des individus adultes, mûrs, capables d’avoir leur propre opinion sur les choses. Nous n’aimons pas qu’on nous dise comment penser et nous valorisons notre autonomie, réelle ou perçue. Je me souviens d’avoir été dans une librairie avec un ami et de lui avoir montré un livre que je pensais qu’il aurait dû lire. Il le prit et, après avoir lu sur la couverture « Ce livre peut changer votre vie », il émit un grognement, dit “Ma vie, je la changerai moi-même, merci” et il reposa le livre.

Il y a déjà 350 ans, le philosophe français Blaise Pascal écrivait : “On se persuade mieux, pour l’ordinaire, par les raisons qu’on a soi-même trouvées, que par celles qui sont venues dans l’esprit des autres”. Cela vous est peut-être arrivé, quand vous avez essayé d’influencer ou de convaincre quelqu’un de quelque chose que vous croyiez, qu’il se braque encore plus et qu’il s’éloigne de vous.

Notre rôle serait alors d’aider les autres à découvrir les arguments qui les feront eux-mêmes changer d’avis, plutôt que ce soit nous (en leur disant que leurs opinions, leurs arguments sont incorrects). On peut faire cela surtout en leur posant des questions, comme dans la méthode socratique. Socrate, dans ses dialogues (transcrits par Platon), ne proposait pas à ses partenaires sa propre opinion, mais les poussait à exprimer leurs arguments, leurs doutes, leurs hypothèses, etc. en leur posant des questions. Quand quelqu’un défend la consommation de viande sur le principe que c’est ce que font aussi les prédateurs dans la nature, plutôt que de lui dire que ces prédateurs n’ont pas les principes moraux ou la possibilité de consommer des simili-carnés, pour les aider à se comporter différemment, on pourrait par exemple lui demander : vois-tu une différence entre les humains et les lions en la matière ?

On n’aime pas admettre qu’on a changé d’avis

J’ai commencé ce billet en disant combien j’admire ceux qui changent d’avis. Je suis aussi admiratif quand ils peuvent l’admettre en public. Cependant, ceci est très difficile pour la plupart des gens. On croit que montrer qu’on a changé d’avis est la même chose que d’admettre une erreur et que ça nous fait apparaitre faible, stupide, ou autre. C’est une question d’instinct de conservation et il s’agit aussi de sauver la face.

Combien de fois avez-vous entendu une personnalité publique, comme un politicien, dire qu’il avait changé d’avis ? Ils ont de bonnes raisons d’éviter de dire ça, car leurs auditeurs sont enclins à penser que les politiciens qui changent d’avis sont des gens sans consistance, avec des opinions changeantes et sans consistance (si cette personne a changé d’avis à ce sujet aujourd’hui, ne va-t-elle pas changer à nouveau demain, sur ce sujet ou sur un autre ?). On s’attend à ce que des personnes comme les politiciens soient bien informés dès le début et ne changent jamais d’axe une fois qu’ils en ont choisi un (nous serons cependant bien sûr ravis s’ils changent d’avis dans un sens qui nous convient). Ce qui fait que les gens se tiendront à une opinion, bien après avoir été convaincus qu’elle n’est pas correcte. Ceci vaut pour les politiciens, comme pour nos problèmes relationnels personnels.

Solution suggérée : étant donné qu’il est difficile d’admettre qu’on a changé d’avis, on peut tenter d’éviter qu’ils aient à l’admettre. Autrement dit, si on souhaite ardemment qu’une personne change d’avis de x à y, il vaut mieux qu’elle n’ait pas trop à défendre x. Dès qu’on entame une discussion sur x et y et qu’elle défend x, il sera encore plus difficile pour elle de choisir y plus tard. D’autant plus si on se présente comme le champion d’y, il lui sera encore plus difficile de changer, y étant associé à quelqu’un d’autre. Ce sera l’opinion de quelqu’un d’autre qu’elle a copiée (le deuxième problème étudié ci-dessus). On appelle ce qui se passe alors la polarisation : deux camps avec des vues opposées qui s’opposent encore plus, complètement braqués. Plus un camp défend sa position, plus il lui sera difficile de changer d’avis. Il me semble que cette dynamique est encore plus explicite quand deux personnes sont déjà en compétition : des frères et sœurs, des colocataires, des partenaires… qui débattent beaucoup.

À la base, l’autre devrait savoir que, dès qu’il changera d’avis, on ne l’assommera pas avec des “Tu vois ! Tu vois comme tu avais tort !” ou “Ah, tu as fini par m’écouter (et me permettre de t’influencer) !”. Essayez de vous assurer que l’autre ne perdra pas la face, qu’il n’aura pas à admettre sa défaite, car il n’y avait pas de bataille. Cela veut dire essayer de ne pas présenter un problème comme un conflit d’arguments, comme deux positions différentes et opposées. Montrer comment ce n’est pas tout noir ni tout blanc, comment l’autre camp partage déjà certaines de vos opinions et comment vous en partagez déjà certaines des leurs. Ainsi, dès qu’un camp changera d’avis, on n’aura pas l’impression qu’il a changé de camp (et qu’il devrait par conséquent avoir peur de perdre la face), mais qu’il a simplement intégré certains de vos arguments et voit maintenant les choses différemment.

Une autre chose qui peut aider les gens à ne pas perdre la face quand ils changent d’avis, c’est quand il y a un autre facteur (en dehors de vous) auquel ils peuvent attribuer leur changement. Les gens se méfient du changement, tant qu’ils craignent devoir reconnaitre que vous les avez influencés, mais ils le feraient plus aisément s’ils pouvaient l’attribuer, par exemple, à un changement au plan santé (leur docteur leur a dit quelque chose), ou parce qu’il y a maintenant un magasin bio à côté, ou qu’ils ont découverts qu’ils sont allergiques aux laitages… Tout ceci, et bien d’autres facteurs, peuvent offrir de bonnes raisons ou de bonnes excuses (peu importe) pour changer d’avis. Si vous découvrez qu’une telle raison existe, surtout, laissez-les l’utiliser, et n’insistez pas en disant que c’est *vous* qui avez été le facteur déterminant de leur changement d’avis.

Inutile de dire qu’être capable et prêt à changer d’avis est éminemment variable entre les individus. Certains peuvent être extrêmement bornés. Ou d’autres peuvent changer facilement d’avis dans certains domaines, mais pas dans d’autres. Certains sont doués pour changer d’avis au-delà des partis-pris. Ces gens sont 1. très rationnels ou 2. très mûrs, ou les deux. Les personnes rationnelles suivent ce qui leur semble correct. Ils sont largement au courant de leurs possibles biais et ils savent que ce n’est pas parce que c’est *vous* qui leur avez donné certains arguments qu’ils ne sont pas vrais et qu’ils ne devraient pas les évaluer soigneusement. La maturité les aide à reconnaitre votre influence sans se sentir nullement humilié ou inférieur. Les personnes mûres n’ont pas peur de paraître faibles.

On peut en général estimer que sur les grands problèmes, comme la consommation de viande, il n’est pas facile de changer d’avis. Et pourtant, c’est possible. Je pense qu’idéalement notre rôle est celui d’une sorte de coach qui aide à démêler les arguments et les idées que les autres ont déjà, plutôt que de leur dire comment penser.


À lire également, d’autres articles de Tobias Leenaert, traduits de l’anglais :

Véganisme et colère

Véganes, vous n’y arriverez pas tout seuls

L’esprit motivé par la viande : interview du Dr Jared Piazza

Les véganes, des gens pas comme les autres

Pourquoi être végane, ce n’est pas une attitude radicale?

Et si la promotion du véganisme ne venait pas des véganes eux-mêmes ?

Deux semi-véganes valent-ils un végane?

« Qu’ils mangent donc de la viande in vitro! Interview de Cor Van Der Weele, chercheuse et professeure aux Pays-Bas »